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Critique de la thèse de doctorat de Sylvain Briens: Ingénieurs
lyriques: Train, téléphone et génie littéraire suèdois. Vol 1-2

(Sorbonne, 2003),  lors de la soutenance le 3 mai 2003 Sorbonne IV, Paris. La thèse a été publiée sous le titre Technique et littérature : Train, téléphone et génie littéraire suédois (L'Harmattan, Paris 2004)


Je commencerai mon intervention de manière un peu personnelle. Ceci pour que tous sachent où je me situe. J´imagine en effet que si on a fait appel à moi, ce n´est pas parce que j´aime Paris, que j´aime visiter la France et lire des ouvrages français, ni parce que j´organise des colloques pour renforcer les liens entre nous autres scandinavistes.

Non, la raison en est que mes propres recherches ont pour objet les relations entre la culture et la modernité. J´ai consacré trois livres et bon nombre d´articles aux rapports entre la littérature et les processus de modernisation de la fin du dix-neuvième siècle à la Seconde Guerre mondiale. Dans ces recherches, je me suis intéressé au rôle qu´ont joué la technique et la modernité chez divers écrivains, par exemple August Strindberg, Verner von Heidenstam, Sten Selander et Harry Martinson. Mais j´ai également cherché à dégager des modèles plus généraux concernant les liens de la culture avec la technique et la modernité. Je me suis intéressé á la littérature avant tout pour comprendre comment nous nous comportons quand nous devons gérer des changements permanents et une évolution rapide.

Bref, je connais bien la littérature et la problématique que Sylvain Briens a analysées. Et je tiens à le dire d´emblée: j´estime qu´il a conduit sa recherche de manière remarquablement systématique avec des vues larges, beaucoup d´idées et de rigueur. Je n´entrerai donc pas dans les détails mais je me concentrerai sur les grandes lignes et la problématique de la thèse.

Sylvain Briens a abordé la littérature suédoise sous un angle particulier, mais très fécond. Il s´intéresse à la manière dont les écrivains suédois ont perçu, discuté et traité esthétiquement les nouvelles techniques de communication issues du dix-neuvième siècle, essentiellement le train et le téléphone. Il suit l´évolution de la littérature suédoise sur une longue période — de dix-huit cent cinquante à dix-neuf cent cinquante — et n´hésite pas à dépasser ce cadre chronologique. Le train et le téléphone sont tout à fait appropriés pour une étude de ce type. Il s´agit de deux techniques de communication, mais différentes. Le train contribua à révolutionner les communications au sens physique en transportant rapidement et efficacement les personnes et les marchandises sur de longues distances. Avec le train, comme plus tard avec l´automobile, l´avion et les navettes spatiales, l´espace géographique rétrécit. Le téléphome contribua à révolutionner nos modes de communication immatériels. A l´aide du téléphone, nous pouvons échanger des expériences, des informations et des connaissances sans nous trouver au même endroit. Avec le téléphone, nous avons créé un espace sans frontières au sein duquel nous pouvons communiquer en temps réel sur de longues distances. En ce sens, le téléphone est étroitement apparenté au télégraphe, à la radio, à la télévision, à l´ordinateur et à l´Internet. Plus profondément, le téléphone est aussi un cousin du livre imprimé. A l´aide des techniques «physiques» de communication, nous nous déplaçons avec nos objets sur la terre. C´est à la fois une bonne et une mauvaise chose. Cela me permet de me rendre facilement de Stockholm à Paris — mais il est tout facile, hélas, de larguer des bombes sur un continent.

Grâce aux techniques «immatérielles», le monde a fait irruption dans nos salles de séjour. Nous savons ce qui se passe en de nombreux endroits de la planète. Le sentiment de simultanéité qui en résulte est aussi la meilleure et la pire des choses. Sur mon écran de télévision, je peux voir l´équipe nationale suédoise de footboll battre la France au stade de France, mais je sais aussi qu´en cours d´émission, une prisonnière de trente ans sera exécutée au Texas par injection de poison. Sylvain Briens, qui a fait un travail d´historien, a un côté philosophique que j´apprécie. Il propose de nombreuses observations sur la manière dont les techniques de communication influent sur notre perception de l´espace et du temps. Après quoi il les applique à ses interprétations littéraires.

Ainsi, en combinant dans ses analyses littérature train et téléphone, Sylvain Briens a vraiment des aperçus intéressants à nous proposer sur la conscience et les techniques littéraires modernes. Pour ma part, je suis souvent irrité par les sociologues qui ne voient que le temps présent, et j´ai coutume de leur dire que les anciens Grecs savaient déjà par mal de choses ! Nénamoins, je crois que ces techniques de communication, précisément, ont apporté quelque chose de qualitativement nouveau pour notre perception du monde. Cela a un rapport avec la simultanéité, l´abolition des frontières, le mouvement, la vitesse, le temps, l´espace et la distance. Autrement dit tout ce que Sylvain Briens a éclairé et documenté dans la littérature suédoise pendant cent ans — Ingénieurs lyriques  replace dans une perspective historique tous les credo  de notre temps en matière de communication. C´est bien pourquoi je pense que la société de télécommunications de mon pays — que dis-je, du monde entier — devrait offrir l´ouvrage de Sylvain Briens à tous ses employés. Leur travail se trouverait ainsi mis en perspective de manière précieuse. Erissson deviendrait alors une société qui, plus profondément que Nokia, aurait compris le sens du slogan «connecting people».

Dans la suite de mon intervention, je compte dégager trois thèmes de la thèse de Sylvain Briens qui, selon moi, sont particulièrement dignes d´intérêt. Ces thèmes concernent la thèse dans son ensemble:
   
    o Une littérature tentaculaire
    o Ingénieurs lyriques — et prophètes pastoraux
    o La modernité — trois perspectives

Et, pour terminer, le dernier paragraphe sera intitulé «félicitations».

Une littérature tentaculaire

La thèse de Sylvain Briens se compose de deux parties. La première, chronologique, montre comment les écrivains suédois ont décrit le train et le téléphone. Appelons cela une étude de motifs et d´idées. Elle traite de la manière dont les techniques de communication se reflètent dans la littérature et du regard porté par les écrivains sur l´évolution technique. Le lecteur apprend ici l´essentiel de ce qu´ont été ces réactions littéraires. Et parmi les écrivains concernés, il y a aussi bien des apôtres enthousiastes de la technique que des observateurs sceptiques voyant dans une civilisation dominée par les machines et la vitesse une menace pour la qualité de la vie.

Dans le seconde partie, Sylvain Briens laisse de côté la chronologie au profit de la thématique en insistant plus sur les aspects stylistiques et esthétiques. L´enquête porte ici sur le rôle que jouent les nouvelles techniques de communication dans les textes littéraires. Et l´auteur montre de manière convaincante et pénétrante qu´elles se sont vu attribuer des fonctions aussi bien thématiques que stylistiques. Les nouvelles techniques ont aidé les écrivains à renouveler la description de la nature suédoise; elles se sont montré adaptées à l´expression de la mélancolie nordique, et aussi à celle de nos rêves de rencontres privilégiées avec les vivants comme avec les morts. Oui, le train et le téléphone ont vitalisé la conception du drame classique construit sur les unités de temps, de lieu et d´action.

Et, je le dis sans entrer dans les détails, c´est là un résultat  impressionnant. Sylvain Briens a un réel talent de chercheur, il est patient, obstiné et systématique. Il cite plus d´une centaine d´écrivains suédois, quelques uns bien connus mais aussi beaucoup qui sont ignorés même d´un Suédois cultivé. Il fait référence à plus de deux cents titres. De plus, il a traduit un nombre impressionnant de textes en français. Ingénieurs lyriques  est un ouvrage promis à durer qui profitera à beaucoup et sera utile pour la recherche.

Ce qui est commun aux deux parties, c´est l´emploi du concept de «littérature tentaculaire» appliqué au corpus étudié. Si j´ai bien compris, il désigne par ce terme deux choses. En tout cas, le mot «tentaculaire» possède en suédois deux significations bien adaptées au présent contexte. D´une part, celle d´«antenne», terme zoologique souvent employé métaphoriquement. Un être humain doté de cette faculté est quelqu´un qui se situe en pointe, comprend vite ce qui se passe et aide les autres à en interpréter les signes. L´autre sens du terme évoque la pieuvre dont les tentacules forment un réseau qui enserre une proie ou étreint un partenaire. Ce terme peut lui aussi s´employer métaphoriquement.

Les écrivains possèdent souvent des antennes — une sensibilité à l´air du temps qui les rend aptes à en saisir précocement les symptomes. Mais ils ont aussi été fascinés — et parfois effrayés — par la manière dont les techniques de communication étendent leurs tentacules sur le monde à la manière d´une pieuvre géante. Les tentacules étreignent, emprisonnent, relient. Cette symbolique revient de manière récurrente dans les textes étudiés par Sylvain Briens. Elle présente le monde comme un réseau technique de communications.

Et quoi de plus fascinant pour un écrivain, si l´on y réfléchit, que de trouver au cœur du monde la communication qui est aussi au centre de son travail quotidien. Un des points forts du travail de Sylvain Briens est de montrer que le train et le téléphone ne sont nullement pour les écrivains de froids objets techniques. Au contraire, ils ont compris que la technique a un rapport avec nos âmes, notre psychisme, notre manière de voir le monde. Parfois, leur sensibilité à l´air du temps était peut-être un peu trop exacerbée, et leur imagination trop dramatique ou inconstante. Il n´est pas moins intéressant de les lire et des les étudier.

Ingénieurs lyriques — et prophètes pastoraux

J´en viens au deuxième thème qui me paraît intéressant, et que j´appelerai «ingénieurs lyriques — et prophètes pastoraux». Il convient de s´exprimer prudemment sur les «identités nationales». Mais c´est un sujet passionnant et parfois provocateur. Je me sens un peu provoqué quand Sylvain Briens parle de la Suède comme d´un «peuple d´ingénieurs» et de la littérauture suédoise comme d´un «lyrisme d´ingénieurs». Je crois en effet que cette caractéristique risque d´en dissimuler une autre, à savoir l´ambivalence face à la modernité, les sentiments mêlés qu´elle suscite. D´une part, depuis l´avènement de l´industrialisation vers dix-huit cent quatre-vingt-quinze, les Suédois se sont volontiers considérés comme les plus modernes du monde. Nous avons voulu nous situer à la pointe de l´évolution technique et de la recherche scientifique moderne. Notre pays aurait plus de téléphones et de kilomètres de voies ferrées par habitant que tout autre; la production serait organisée efficacement et les problèmes résolus rationnellement, pragmatiquement et solidairement; le niveau matériel de vie serait le plus élevé du monde et, bien entendu, le mieux réparti. Ingénieurs, savants et hommes de progrès ont été les héros de cette tradition. Tout cela explique que la social-démocratie ait été aussi populaire en Suède.

Mais par ailleurs, la Suède peut être décrite comme un pays de nature marqué par les lacs, les paysages ouverts, les archipels, les montagnes et le soleil de minuit. La plupart des Suèdois, dit-on, rêvent de posséder leur propre maison d´été, de pêcher dans un lac tranquille aux aurores, de faire des randonnées en montagne, de naviguer d´une île à l´autre dans les archipels, de se baigner nu avec son partenaire par une belle nuit d´été. Ou, pour exprimer les choses plus brutalement: si l´une des chaînes de télévision présente un programme culturel et une autre un documentaire sur les signaux primitifs qu´émettent les dauphins et les singes, alors 95% des Suédois choisissent les dauphins et les singes. Cette lassitude de la civilisation et et ce désir de fuir la modernité expliquent assez que des écrivains comme Bellman, Strindberg, Evert Taube et Ulf Lundell aient acquis le statut de poètes nationaux. Plus ils rêvaient de paysages ouverts et d´idylles pastorales, et plus ils étaient chers au cœur du peuple.
Les architectes suédois ont fait l´expérience de cette ambivalence. Ils disent rencontrer des gens qui veulent faire construire une maison de type pastoral, rouge avec des croisées blanches, mais sur un terrain situé en plein Stockholm. Il y a là sans nul doute un problème suédois. Dans un essai à venir, Sylvain Briens serait bien avisé de dégager ce thème de manière plus distincte et plus systématique dans la littérature suédoise. Comment les écrivains ont-ils traité cette attitude ambiguë à l´égard de la modernité ?

Cela ne signifie pas pour autant que Sylvain Briens ait négligé cette problématique dans son ouvrage. Au contraire, il met clairement en lumière cette ambivalence présente chez plusieurs des écrivains qu´il analyse. Ainsi par exemple chez Strindberg lui-même. Sur le plan politique, il se livre à une critique farouche de la civilisation, il est l´ennemi de la technique et de la modernité, le défenseur de la nature. Sur le plan esthétique en revanche, il est un véritable moderniste qui parvient à intégrer aussi bien la modernité que la technique à la création littéraire. De même, Sylvain Briens montre bien chez les Cinq jeunes l´acceptation programmatique des nouvelles techniques; mais ils rêvaient simultanément d´une «pastorale technique», d´une place plus large faite à la nature, à l´état naturel et aux forces vitales.
La seconde partie de la thèse éclaire également cette ambiguïté suédoise. Voyez par exemple les analyses sur la manière dont le train renouvelle les descriptions de la nature suédoise. C´est là un des nombreux exemples grâce auquel l´auteur montre que la littérature suédoise, en dernière analyse, est — je cite — «une littérature qui respire au rythme des machines» (page dix).

Ce que je veux dire ici, c´est simplement que Sylvain Briens aurait pu de manière plus distincte mettre son idée d´un «lyrisme d´ingénieurs» en relation avec deux traditions suédoises apparemment antinomiques: l´une pastorale, l´autre technocratique. La stratégie d´auteur qu´il qualifie de «lyrisme d´ingénieurs» est à mon sens une tentative pour surmonter cette opposition. Sylvain Briens est certainement du même avis, mais il aurait sans doute pu faire de ce paradoxe et de cette ambiguïté un thème plus autonome dans sa thèse.

La modernité — trois perspectives

Je compte à présent laisser de côté l´étude de mentalité pour aborder des aspects plus théoriques. Les techniques de communication constituent un élément central de la modernité. Mais aussi bien les écrivains que tout un chacun peuvent s´intéresser au train et au téléphone pour les raisons les plus diverses. J´aimerais dégager trois de ces raisons à partir de la thèse de Sylvain Briens.

A. Première raison: pour être up to date, pour s´exprimer sur des choses nouvelles encore difficiles à interpréter.

Les écrivains respirent l´air du temps et suivent les modes comme la plupart des gens. Quelques uns des écrivains étudiés dans cette thèse n´ont pas réfléchi très profondément à la technique comme réalité sociale. Mais Sylvain Briens montre en revanche que beaucoup d´écrivains ont su utiliser les techniques de communication dans une nouvelle pratique poétique. Les poètes voulaient inventer de nouveaux moyens d´expression leur permettant de transmettre un sentiment moderne de l´existence. L´auteur montre par exemple comment les jeunes modernistes suédois des années vingt ont utilisé le train et le téléphone pour donner une expression esthétique à l´euphorie que leur temps leur communiquait. On peut vraiment parler «d´une littérature qui respire au rythme des machines».

C´est une bonne chose que Sylvain Briens se soit employé à comprendre la littéralité de la littérature. Il m´a fait prendre conscience que j´avais moi-même parfois analysé trop superficiellement le regard des écrivains sur la technique, et oublié qu´ils ne sont pas en premier lieu des théoriciens de la politique mais des praticiens de la poétique. Je suis particulièrement enchanté de la manière fine dont il décrit l´arrière-plan proprement littéraire  de l´ivresse technique des modernistes des années vingt. En vérité, ces écrivains n´étaient pas seulement fascinés par les machines réelles, ils l´étaient encore plus par la manière dont ces machines pouvaient être utilisées en littérature. Quand par exemple A. Lundkvist décrit des trains, le résultat n´est pas spécialement réaliste. Ses puissantes locomotives et ses mécaniciens érotisés expriment un sentiment moderne de l´existence et une esthétique futuriste. En revanche, ces poèmes ne nous apprennent pas grand chose sur les conducteurs de locomotive suédois ou africains.

B. Deuxième raison: parce qu´on s´intéresse aux conséquences sociales des techniques de communication.

C´est là l´attitude courante des spécialistes en sciences sociales et des planificateurs. Sous cet angle, la technique sert à construire une infrastructure moderne. Très peu d´écrivains suédois ont voulu jouer un rôle actif et constructif dans ce processus social. La plupart se sont montrés critiques. Tout ingénieurs lyriques qu´ils soient, les écrivains suédois n´ont pas voulu se mêler aux entrepreneurs, capitalistes, techniciens et ingénieurs — et encore moins les acclamer. Une exception de taille est Lubbe Nordström, le plus remarquable peut-être des optimistes du progrès. Cela, Sylvain Briens l´a aussi très bien vu. Tout en ayant moi-même écrit sur Nordström, j´estime qu´il apporte beaucoup de perspectives nouvelles et intéressantes sur lui (notamment grâce à la métaphore de la pieuvre, et en le replaçant dans une longue tradition occidentale de Platon à Saint-Simon). Mais Sylvain Briens aurait dû se demander un peu plus pourquoi Nordström est une exception. Il serait intéressant de savoir ce qu´il pense du fait que les écrivains, dans un pays d´ingénieurs, ont rarement vu ceux-ci et les entrepreneurs autrement que comme des gens mortellement ennuyeux et dépourvus d´imagination (ainsi l´ingénieur Planertz dans l´extraordinaire roman de Birger Sjöberg, Le quatuor dissous ), ou encore comme des escrocs ou des crapules. En vérité, les ingénieurs sont très rarement des héros dans la littérature suédoise, pas même chez les Cinq jeunes.

C. Troisième raison: parce qu´on s´intéresse aux dimensions intemporelles, inusables, des techniques de communication.

On peut considérer le processus de modernisation d´un point de vue général et théorique. Sylvain Briens le fait parfois. Mais je voudrais évoquer une perspective supplémentaire qui mériterait d´être développée — ce qu´il pourrait faire par la suite. On peut définir le processus de modernisation comme une augmentation successive des possibilités d´action de l´être humain grâce à la technique, à la science et au développement des concepts. Avec ce pouvoir d´agir qui s´accroît sans cesse, l´homme moderne se trouve en rupture permanente. «Rompez, rompez», écrivait Karin Boye dans le poème suédois des années vingt le plus cité. Rompez avec l´histoire, les traditions, les rites, les habitudes, et créez quelque chose de nouveau.
Nous vivons tous dans cette tradition de rupture. Sur ce plan plus théorique et général, nous partageons aussi nos expériences avec les morts. Car ils vivaient autant que nous dans une révolution permanente des communications, avec un accroissement constant des possibilités, et sans savoir plus que nous à quoi tout cela allait conduire.

C´est bien pourquoi ce qu´écrit Sylvain Briens est si pertinent, si actuel, que nos propres expériences s´y reflètent. A ce niveau plus profond, en effet, il ne s´est pas passé tellement de choses depuis dix-huit cent cinquante.  Aussi éprouvons-nous un sentiment de connivence quand il évoque les poèmes du train de Snoilsky, les voyages orientaux de Heidenstam, le totalisme de Nordström, les poèmes ferroviaires de Lagerkvist et le credo communicationnel des Cinq jeunes.

Malgré les progrès spectaculaires des techniques, nous reconnaissons les expériences humaines que Sylvain Briens évoque dans la seconde partie de sa thèse. Ceux qui sont morts aujourd´hui contemplaient le paysage de la fenêtre du train — alors que nous voyons la terre grâce à des images satellitaires. Discuter avec des inconnus dans l´espace clos du wagon les stimulait — tandis que nous livrons à des jeux de rôle anonymes sur le Net et échangeons des messages avec des gens dont nous ignorons tout. Les morts avaient leur propre perception du déplacement et de la vitesse — mais la nôtre n´est pas foncièrement différente lorsque nous empruntons des avions à réaction. Pour eux, une salle d´attente de gare pouvait être ressentie comme la tête de la pieuvre et une voie vers l´ailleurs — mais quelqu´un qui n´est pas encore né éprouvera peut-être dans le futur un sentiment analogue dans une base de fusées. Etc.etc.

Les écrivains qui évoquent les techniques modernes risquent plus que d´autres d´apparaître après quelque temps comme datés et passés. Un poème qui ne décrit que des pistons, des machines à vapeur et des centraux téléphoniques n´a d´intérêt qu´historique. Quand le lecteur moyen lit aujourd´hui de tels poèmes, il a le sentiment d´être confronté à un catalogue de pièces de musée qui ne lui disent rien.
Sous cet angle, une partie de la littérature qu´analyse Sylvain Briens apparaît très datée. Son intérêt n´est plus qu´historique, ce qui n´est certes pas rien pour les spécialistes, mais le lecteur moyen ne se sent plus du tout concerné par un Robert von Kraemer, un Fredrik Sander ou un Josef Julius Wecksell. En revanche, je pense que la plupart des lecteurs se laissent captiver par les poèmes du train et du téléphone d´auteurs comme Strindberg, Lagerkvist, Martinson, Dagerman ou Jersild.
Cela, je crois, a un rapport avec les différentes raisons pour lesquelles les écrivains ont pu s´intéresser aux techniques de communication. D´où l´intérêt, me semble-t-il, de se demander sur un plan plus théorique et général pourquoi les écrivains sont si fascinés par la technique.

Avant les compliments, juste une hypothèse que Sylvain Briens pourrait mettre à l´épreuve. La littérature qui n´a guère survécu, celle qui ne concerne plus que les historiens, provient peut-être d´écrivains qui ne se sont intéressés à la technique que parce qu´elle représentait les temps nouveaux et permettait d´être à la page, ou encore d´écrivains qui ne s´intéressaient qu´aux conséquences sociales de la technique. La littérature qui est toujours vivante, même si elle décrit des techniques qui ont aujourd´hui place au musée, est le fait d´écrivains qui ont eu aussi le sens des dimensions intemporelles, inusables, des techniques de communication. Ce sont des écrivains qui, consciemment ou inconsciemment, ont compris la relativité du processus de modernisation et sa portée générale — ou, pour employer une sage formule de G. Fröding citée par Sylvain Briens: «Je ne crois pas d´ailleurs que notre époque soit moins poétique que d´autres — dans mille ans, un nouveau Hans Alienus regardera sûrement en arrière vers l´âge d´or de la locomotive et du téléphone, une époque où la poésie existait encore».

Compliments

Les perspectives critiques qui précèdent sont injustes ! Elles portent sur ce qui ne se trouve pas dans la thèse. J´ai proposé quelques approches plus systématiques et synthétiques, et une réflexion théorique plus poussée sur ce qui a conduit les écrivains à s´occuper autant des techniques de communication. Et certes, on pourrait poursuivre plus avant l´exploitation des œuvres du corpus, par exemple en approfondissant la manière dont les écrivains concernés ont été dépendants d´événements hors de leur contrôle. Les facteurs économiques, politiques, culturels ont souvent modifié les conditions mêmes du rapport des écrivains avec la technique et la communication. Ce que j´appelerai «l´espace discursif pour agir» s´est souvent modifié très vite.

Mais je suis avant tout impressionné — vous l´aurez compris — par le travail de Sylvain Briens. Et tous les compliments que j´ai à lui adresser concernent bel et bien ce qui se trouve dans sa thèse. Permettez-moi de résumer en quelques mots les raisons pour lesquelles je suis admiratif.

o Ingénieurs lyriques  constitue un remarquable panorama érudit. L´auteur nous propose une image d´ensemble de la littérature suédoise moderne, le tout reflété à travers son propre tempérament. Et ce tempérament est parfaitement en harmonie non seulement avec la littérautre, mais aussi avec la technique et ses valeurs intrinsèques.

o Sylvain Briens a fait preuve d´une grande rigueur. Systématique, il a rassemblé de manière conséquente ce qui dans la littérature suédoise avait trait au train et au téléphone. Il a su utiliser d´excellente manière aussi bien les sources primaires que les résultats de la recherche antérieure. Et je le dis très honnêtement, je suis particulièrement impressionné que cela ait été fait par un Français et non par un Suédois.

o Sylvain Briens est un chercheur plein d´idées. Il a examiné toutes les facettes de son thème et il nous livre quantité d´observations pertinentes sur les fonctions littéraires des techniques de communication.

o Sylvain Briens est cultivé au sens classique du terme. Son approche pluridisciplinaire était particulièrement exigeante. Or, il n´a pas seulement une vaste culture littéraire, il fait preuve aussi d´une compétence bien plus générale, qu´il s´agisse d´économie, de politique, d´histoire des techniques ou des entreprises.

o Ingénieurs lyriques  est une thèse qui peut intéresser beaucoup de personnes. Elle traite d´une problématique à laquelle nous sommes tous confrontés et propose des perspectives historiques dignes de réflexion sur ce qu´implique de vivre dans une révolution permanente des communications. Ma proposition concernant Eriksson est on ne peut plus sérieuse.

o L´ouvrage de Sylvain Briens est riche de citations judicieuses. Il a traduit nombre de textes importants de la littérature suédoise — et de plus il orthographie le suédois toujours correctement — à l´inverse de mes amis norvégiens.

o En conclusion, Ingénieurs lyriques  est un ouvrage réussi grâce à une approche large et un vaste horizon temporel. Ce qui n´empêche nullement la richesse et l´originalité de nombreuses observations particulières sur les diverses œuvres étudiées.
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